Remlinger

LE PASSAGE DE LA FIGURE

L’art de Jean Remlinger, dans les diverses techniques où l’a conduit l’approfondissement continu de son propos, apparaît comme une mise à l’épreuve de la résistance que la figure humaine oppose et offre en même temps à l’inexorable montée de l’abstraction : cet événement dans les suites duquel la peinture, à l’égal de la danse et de la musique, se risqua dans un monde visible qui ne la précédait plus mais ne devait son existence qu’à son seul mouvement, qu’à sa seule opération.
Figés à la pointe de leur effort ou bien à la limite de l’affaissement, des corps communiquaient leur énergie à la surface de l’image : ils distribuaient la lumière et l’ombre plutôt qu’ils ne la recevaient, rythmaient les déploiements de la couleur et accéléraient jusqu’à une liberté « abstraite » de toute anatomie la vitesse essentielle aux trajectoires du dessin, tout l’espace résonnant du choc de leur apparition et vibrant dans le temps démultiplié de leur passage. Revenus depuis une très-ancienne immobilité, ils flottent, réduits à l’état quasi-spectral de silhouettes peu à peu translucides, évanescentes. Leur contour se défait dans le geste même qui, les ayant porté à l’être, soudain les décharne ou les illimite.  A moins qu’ils ne jaillissent comme un éclair lorsqu’entrent en contact les couleurs sous lesquelles leur monde s’est voilé.
Au fil des pièces, sans titre, ces figures sans visages se révèlent alors les personnages d’une épopée silencieuse – celle de leur émergence et de leur retour à l’Informe – entêtés à faire image de leur disparition parmi des matières mouvantes. En des temps où l’humain (se) décline sous les multiples formes – pathétiques ou triomphales – d’une « communication » déchaînée, l’art de Remlinger, attaché en apparence à ce même objet, introduit un doute profond devant un tel défilé d’idoles et de suppliciés.
Cette œuvre n’est pas un éloge – fût-il funèbre – de cette Figure qu’elle se refuse à dépasser mais qui, d’elle-même passe, comme une couleur trop longtemps exposée aux violences des lumières et d’où émane, dès lors une présence plus lointaine , plus obscure. Ces images, avec une puissance et une sensibilité semblables à celles des instruments qui scrutent les énigmes du ciel, sont tournées comme des regards vers cet Inconnu, aussi intime à chacun que dispersé en tous ; seul l’effacement mesuré, patient de l’identité et de la ressemblance, pouvant alors permettre d’en recueillir passionnément, l’empreinte, les traces.

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